Étendages, objets d'un art conceptuel
Étendages, l'objet d'un art conceptuel
Changer le regard porté sur l'étendue de l'étendage...
en conserver des émotions fugitives, des traces de leurs histoires, avec une
attention curieuse et indulgente à en distraire des images passagères de messages esthétiques.
L’art se forme dans le regard qui isole et constitue l’objet d’art, le cadre dans les limites d'un champ, et va attirer avec
l’attention, des mots et des connaissances, et ensuite des sciences dans la culture et dans l’histoire,
comme les gouttelettes qui tracaient la particule invisible jusque-là et déjà partie, dans la chambre à diffusion continue de Georges Charpak,
Suspendues lessivées
désertées, pincées,
l'humidité silencieuse,
l'humilité essorée
à patienter d'égoutter
dans la pesanteur transie
de dépressions trempées
L’accrochage à l'étendoir signe une nouvelle exposition ouverte aux regards du public.
La lessive a fait partir les traces de vie antérieure dissoute ou dissolue, à l'étendage, le vent va tenter de les réanimer, et les remettre en forme au grand air pour une vie nouvelle.
Laisse Yves Klein : reste toujours la trace des bleus de femmes bien roulées mises dans de beaux draps, et l'imagination pour les mouvements de l'art. Depuis ses oeuvres ont été cadrées et redressées.
(Laisse Yves (Klein) qui a mis l’art dans de beaux draps, et nous a roulé comme des bleus en tachant de nous faire voir
que du bleu en se roulant dedans.)
Quelle lessive clean pourra nous en détacher et continuer de nous laisser rêver ?
Aujourd'hui une publicité télévisée vante « la lessive qui enlève même les tâches invisibles"
Reste à le rétablir comme un art dans la vie, à la fois art ménager amenagé et art conceptuel.
Ces apparitions périodiques variées, signes visibles de vie humaine dans le paysage immobile inanimé des constuctions
urbaines peuvent se comparer au charme des floraisons sauvages fugaces poussant dans le béton des villes, leur valeur esthétique
inattendue attirant plus que des regards, et encourageant l'art floral à animer les villes.
Fugitive parure du vent, tenace aspiration à la légèreté, mobile, témoin attaché de l’impermanence et de la vie à l'air libre,
l’étendage ouvre au regard du public une nouvelle exposition temporaire dès l’accrochage,
Aperçus et réflexions
Mais après tout, les couchers de soleil ont retenu l'attention d'une multitude d'artistes et été l'objet de nombreux tableaux et images depuis
longtemps, sans que cela en fasse un art pour autant, alors pourquoi l'étendage en serait un ?
La différence, c'est que les étendages sont des oeuvres individuelles modestes crées par ceux qui les réalisent régulièrement, où le
souci esthétique peut s'insinuer dans les contraintes, longueur linéaire de suspension, épingles en nombre suffisant, vitesse du vent, appariement
des pièces, des formes et des couleurs, avec des interventions et des choix
plus ou moins conscients liés aux variables du lieu, du temps, du vent, aux histoires animées des choix et des désirs de chacun, tels qu'ils existent
et subsistent, portant la variété de leurs couleurs.
Alors faire étalage de ces oeuvres, une exposition pour les empêcher de tomber dans l'oubli immédiat
qui suivrait leur disparition, sans avoir eu le temps de percevoir et comprendre les charmes de leur attrait ?
Faire étalage d'étendages, une exposition d'étendages, des images prises au vol à l'étalage, fait-il encore partie de cet art ?
Pas sûr du tout, au risque de retrouver le paradoxe de Bertrand Russell*, dans un espace aux dimensions différentes.
Le savoir faire à l'étalage est un art reconnu, pour attirer, créer le désir et l'achat -ou le vol à l'étalage.
L'étalagiste est un artiste dans le commerce, et un étalage multidimensionnel, l'installation, une création artistique dans l'espace des musées d'art contemporain.
Alors l'étendage, un art conceptuel, parce qu'il rassemble aussi un grand nombre d'artistes qui ne prétendent même pas à ce titre, à l'application
et au savoir faire affiché, qui enrichissent gracieusement l'espace de nos vies du spectacle de petites parties animées de la leur.
Qu'ils en soient ici remerciés.
La beauté est une qualité très souvent associée à l'art. Serait-elle liée au succès d'une série de choix cohérents pour la définition d'une forme complexe ?
Par exemple, a plus de chances d'être trouvée belle une forme ayant demandé de très nombreuses touches et retouches de pinceau sur une toile, un tableau classique,
ou de coups de ciseau, un marbre ou un bois sculpté, qu'une forme moins élaborée ou brute (même si ce n'est pas toujours le cas).
Une expression le résume : travail d'artiste.
À l'inverse, une succession de choix incohérents -ou aléatoires- n'aboutissant pas à une forme ou une expression définie, sera plus rarement trouvée belle
-ou qualifiée telle.
Pour exemple, la "neige" sur un écran de télévision ou l'image aléatoire de pixels blancs ou noirs (différente de l'image noire stable du téléviseur éteint)
qui est une image de "bruit" ( l'écran vide du téléviseur en attente de signal, allumé sans réception), n'attire pas la qualification
de belle n'ayant pas de forme définie reconnaissable, alors que n'importe quelle image définie qui peut la remplacer devient facilement
une "belle" image, et ce d'autant plus qu'elle est très définie, par exemple sur les écrans de télévision actuels, en nombre de pixels, en nuances de
couleurs, en fréquence de rafraichissement (là aussi ceci ne recouvre pas cependant entièrement le qualificatif de "belle image").
Pour se résumer, plus une forme est définie, en résultant d'un nombre de choix successifs élevé, plus cette forme peut être qualifiée de "belle".
Et moins elle est définie, sans forme (on n'ose dire "informe", car elle informe peu) moins elle a de chances d'être associée à la beauté, ou de s'attirer
le qualificatif de "belle".
La beauté est alors un qualificatif liée par un coefficient de probabilité croissant, à la complexité et l'absence de redondance de l'information du message,
dirait-on dans la Théorie de l'Information de Claude Shannon, et peut-être jusqu'à un optimum sans structurarion dimensionnelle, la "beauté" de
la ligne bien remplie passant à celle de la "belle" page, et passant à la notion de densité du message qui se condense et se résume dans une "belle" formulation,
ou équation, à une "belle" forme pleine (ou lourde) de sens.
Cette complexité prend la forme d'une figure de sens caractérisée.
Pour exemple : plus facile d'être sensible à la "beauté" de la forme épurée du cercle, ou à celle de formule de sa surface, qu'à celle de l'irrégularité aléatoire de
la série des cent mille premières décimales du nombre Pi , nombre irrationnel, au fondement de cette formule du cercle.
Elle se trouve liée au rapport signal/bruit, même si cela ne la caractérise pas complètement (une musique peut avoir le même degré de complexité
d'information qu'une sonate pour violon de Bach et être qualifiée de "moins belle" par ses auditeurs - ou de "plus belle", mais c'est moins probable)
Se retrouve après un autre parcours, l'antique présomption d'un lien entre le beau, le bien et le bon, qui connait cependant tant d'exceptions qu'il reste une conjecture.
Retour à l'étendage : c'est là que peut se tenir la réserve consciente à le reconnaître comme un art, conceptuel, modeste (parce que répandu),
élémentaire (parce que lié à des séries linéaires courte), brut (parce que tel quel peu modifié), permutationnel* (parce qu'aléatoirement varié),
cinétique (parce que mobile et animé) : l'étendage comporte un nombre de choix relativement restreint, (certains sont déjà faits antérieurement),
mais en suivant la corde interviennent des choix (degrés de liberté) d'association séquentielle et d'appariement.
Et le vent et la lumière vont venir agiter, animer, varier, éclairer, compliquer - et embellir le résultat.
C'est du beau travail !
Repères
- des origines
:de la laisse de mer à la plage
- une histoire :
dérouillée au Festival Sigma de Bordeaux dès 1965, par l'avant-garde des arts contemporains, une voie empreintée ( pas d’erreur, c’est une licence !)
où demeurent les pattes de Fluxus, Ben, Agam, Calder, LeParc, Soto, Morellet, Tinguely, Moles, et un regard échangé
- des proximités :
passée sous la surface, rencontre encore Marcel Duchamp, Dali , Yves Klein, et André Laban
et prêt à percevoir de l’art où il ne s’en voyait pas encore, devenu un auteur créateur poursuivant sur la voie
empreintée, et avec l'art métapélagique ...
- développements :
Et le regard échangé...